Tous les films sont politiques : Costa-Gavras et le cinéma comme regard sur la cité

Depuis huit ans, la même question revient, insistante, presque obsessionnelle : ce film est-il politique ? Elle surgit à chaque comité de sélection du Festival International du Film Politique de Carcassonne, comme une vigilance. Nous l’avons posée à des réalisateurs, des acteurs, des scénaristes venus de tous horizons. Puis un jour, elle s’est imposée d’elle-même à celui qui semblait le plus à même d’y répondre : Costa-Gavras.

© Babath Aloy / Hans Lucas

Invité à Carcassonne pour présenter Le Dernier Souffle, un film consacré à la fin de vie, le réalisateur de Z et de L’Aveu n’a pas esquivé. Sa réponse, simple et directe, continue de résonner : « Tous les films sont politiques dès lors qu’ils concernent chacun de nous et qu’ils abordent des sujets qui demandent des solutions. »

Avant d’ajouter, avec ce sourire qui désamorce tout dogmatisme : « Tous les films sont politiques. Même le film le plus idiot fabrique des idiots, donc il est politique. »

Difficile de faire plus clair — ou plus piquant. Pour Costa-Gavras, le cinéma s’adresse toujours à une communauté de spectateurs. Il provoque des émotions, laisse des traces, façonne des imaginaires. Ensuite, le spectateur choisit : il en fait quelque chose… ou rien. Mais ce choix lui appartient. Une évidence trop souvent oubliée : le cinéma influence notre manière de voir le monde, même lorsqu’il prétend n’avoir « rien à dire ».


Extrait d’une discussion avec Costa-Gavras à la 7e édition du Festival International du Film Politique :

Affirmer que tous les films sont politiques suppose toutefois de préciser ce que l’on entend par politique. Chez Costa-Gavras, elle ne se limite ni aux urnes ni aux institutions. Elle retrouve son sens originel : la polis, la cité. La manière dont on vit ensemble, dont on regarde l’autre, dont on partage un monde commun.

Par ailleurs, lorsqu’il affirme sans emphase que « le cinéma a changé le monde », Costa-Gavras ne provoque pas : il constate. Le cinéma a déplacé les frontières en donnant accès à des vies, des récits et des expériences que nous n’aurions jamais rencontrés autrement. C’est ainsi qu’il compose une mémoire sensible du présent et fait circuler des expériences humaines à l’échelle collective.

Cette dimension collective est au cœur de sa portée politique. Une salle, un écran, des corps réunis dans l’obscurité. À l’heure où les bulles numériques fragmentent l’espace public, rares sont les lieux qui produisent encore une émotion partagée. Les Grecs avaient inventé le théâtre pour penser la cité ; par conséquent le cinéma prolonge ce geste dans la modernité.

Pour autant, Costa-Gavras ne sacralise rien. Il a filmé les dictatures, les abus de pouvoir, les impasses idéologiques. Il sait que chaque époque affronte ses propres questions. Le cinéma politique n’est jamais figé : il se transforme avec son temps, ses formes et ses récits.

C’est pourquoi, au Festival International du Film Politique de Carcassonne, nous défendons une idée simple et exigeante : le film politique n’est pas un genre, mais un regard. Là où le cinéma militant accuse ou démontre, le cinéma politique observe, révèle, met au jour. Il ne dicte pas une pensée ; il invite à regarder comment les choses fonctionnent.

Filmer, c’est toujours choisir. En effet, aucun film ne montre le monde tel qu’il est, mais tel qu’il est regardé. Un cadre, un silence, un montage : rien n’est neutre. Montrer ou cacher, ralentir ou accélérer, insister ou couper — chaque décision fabrique un point de vue. Filmer, c’est interpréter. Et interpréter est un geste politique.

Bien sûr, un film devient frontalement politique lorsqu’il éclaire des rapports de force sociaux, économiques, culturels ou intimes. Mais surtout, il l’est lorsqu’il laisse une place au spectateur. Lorsqu’il ouvre un espace de pensée au lieu d’imposer une vérité. Sa force réside là : transformer le spectateur en habitant de la cité, et non en simple consommateur d’images.

Lancer, en 2018, un festival dédié au cinéma politique relevait d’une audace rare. Huit ans plus tard, le pari est tenu. Le Festival international du film politique s’est imposé comme un espace nécessaire, où le cinéma interroge autant qu’il éclaire. Ici, pas de slogans : des récits. Parce que seule une exigence artistique réelle laisse au spectateur la liberté de penser.

Ainsi face aux crises démocratiques et aux fractures contemporaines, le cinéma politique n’est pas un luxe, mais une nécessité. Là où tout se réduit à des punchlines, il ralentit, complexifie, ouvre des espaces. Comme le rappelle Costa-Gavras, faire un film politique ne consiste jamais à donner des leçons, mais à créer des lieux où la pensée peut encore circuler. Autrement dit : une histoire bien racontée qui a quelque chose à nous apprendre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *