BLACK WATER de Natxo Leuza : quand le cinéma révèle l’injustice climatique au Bangladesh

Qu’est-ce qui vous a d’abord attiré dans cette histoire et vous a donné envie de créer Black Water ?

Natxo Leuza : Je raconte des histoires à travers le monde depuis plus de quinze ans, et les films naissent presque toujours de la même manière : comme de petites révélations, soit sur le monde dans lequel je vis, soit sur moi-même. Black Water est né lorsque j’ai lu un article de presse indiquant qu’au Bangladesh, d’ici 2050, entre 20 et 30 millions de personnes allaient être déplacées. Ce serait la plus grande migration de masse de l’histoire.

Je venais de réaliser deux documentaires en Ukraine et en Grèce sur les réfugiés, et j’étais donc très sensible à cette question. Je me suis retrouvé face à quelque chose qui m’intéressait profondément : la combinaison de plusieurs années de recherches sur les réfugiés avec mon inquiétude croissante face à la crise climatique.

En poursuivant mes recherches, j’ai constaté que cette migration était déjà en cours, sous la forme d’un lent ruissellement. Chaque jour, quelques milliers de personnes quittent les zones rurales pour rejoindre la grande ville de Dacca, qui est au bord de l’effondrement. Cela me paraissait extrêmement puissant, presque apocalyptique, comme une bombe à retardement. C’est tout cela qui m’a poussé à créer Black Water.

Comment avez-vous rencontré Lokhi et sa famille, et qu’est-ce qui vous a convaincu que leur histoire pouvait porter le film ?

Pour accéder à nos protagonistes, nous avons bénéficié du soutien de l’une des institutions les plus importantes du Bangladesh : BRAC. C’est la plus grande ONG de coopération pour le développement au monde. Elle opère depuis le Bangladesh, mais est présente dans dix pays d’Afrique et d’Asie.

J’avais vu Lokhi dans l’une de leurs vidéos, où elle racontait combien il était difficile de vivre au bord du fleuve. Nous leur avons demandé de nous aider à organiser un casting dans le sud du pays, une région qui sera inondée dans quelques années.

Quand j’ai rencontré Lokhi, j’ai été captivé en quelques minutes. C’est une femme très forte, très intelligente, qui exerce plusieurs emplois pour faire vivre sa famille. Chez elle, il était clair que c’était elle la cheffe. Contrairement à beaucoup de ses voisins, elle savait précisément ce qu’était le changement climatique et comment il l’affectait.

Je suis très heureux de l’avoir rencontrée. C’est une femme exceptionnelle, et elle avait quelque chose de naturel face à la caméra. Elle savait comment se placer, comment bouger, quand parler et quand se taire. Elle donnait même parfois des indications à son mari ou aux autres personnes présentes dans le plan.

Tout ce que j’ai fait, c’est passer le plus de temps possible avec elle, gagner sa confiance et lui faire comprendre ce que je voulais raconter avec le film. Ils ne sont pas professionnels, mais ils sont conscients qu’il faut bien faire les choses. Et très souvent, ils m’ont offert le plus beau des cadeaux : le don d’eux-mêmes.

Avez-vous dû faire des compromis importants pour des raisons financières ou logistiques ?

Pas tant que ça, en réalité. J’aurais aimé faire davantage de tournages pendant la saison de la mousson, afin de capturer plus de scènes de tempêtes et de montrer plus précisément comment la maison de Lokhi se dégradait peu à peu. Mais des contraintes financières et logistiques l’ont rendu impossible.

Malgré tout, je pense que ce que nous avons filmé est suffisant pour raconter l’histoire que nous voulions raconter et pour transmettre l’impact réel de ces conditions de vie sur les personnages.

Que feriez-vous différemment avec plus de temps ou plus d’argent ?

J’aurais passé plus de temps avec les protagonistes. Cela nous aurait permis d’approfondir notre relation avec eux, de suivre leur quotidien de manière plus intime, et de capter des moments plus subtils, plus fragiles, qui n’émergent qu’avec une immersion prolongée.

Comment avez-vous construit la confiance avec Lokhi et sa famille ? Quels accords ou quelles discussions avez-vous eus sur la manière dont leur histoire serait racontée ?

La confiance s’est construite avec le temps, la présence et une inquiétude partagée. Lokhi est profondément consciente de la dégradation de son environnement due au changement climatique. De mon côté, j’ai toujours ressenti le besoin d’aborder cette question avec les seuls outils dont je dispose : le cinéma.

J’ai passé beaucoup de temps à discuter avec elle, au départ sans même parler du film, mais simplement de ce qui nous inquiétait, du monde dans lequel nous vivons. Malgré la distance entre nos réalités, nous partagions les mêmes préoccupations, et cela a créé un lien.

À partir de là, le film est devenu quelque chose que nous affrontions ensemble, avec un objectif commun. Dès le début, il était essentiel pour moi d’aborder ce projet avec dignité et respect. Je n’essaie jamais de « prendre » quelque chose à mes protagonistes, j’essaie de construire quelque chose avec eux.

Je crois que Lokhi l’a ressenti très tôt, non seulement de ma part, mais aussi de toute l’équipe. Dans un film qui traite de réalités politiques ou sociales, la confiance et le respect ne sont pas seulement des principes éthiques : ils sont la condition même de l’existence du film.

Comment avez-vous décidé de mêler fiction et style documentaire ?

Je ne me demande jamais si je fais un documentaire ou une fiction. Je fais des films. Ce film n’est pas un documentaire au sens strict. Il a une dimension documentaire, parce qu’il part d’une réalité qui existe indépendamment de moi et de mon regard. Mais ensuite, il y a un travail de réécriture, une construction de fiction à partir de cette matière réelle.

Pendant le tournage, beaucoup de choses se produisaient spontanément, et nous n’avions qu’à les suivre. J’expliquais les scènes sans trop de détails. Elles venaient toujours de choses qu’ils m’avaient racontées auparavant. Je leur donnais une phrase de départ et une phrase de fin. Entre les deux, ils étaient libres.

Je leur offrais un cadre précis dans lequel ils avaient une totale liberté d’action. Ils ne sont pas professionnels, mais ils savent qu’il faut bien faire, et ils m’ont offert énormément de moments précieux.

J’ai toujours aimé travailler sur cette frontière entre la réalité et l’imaginaire du cinéaste. Et je pense que cela devient un frein si l’on commence à se demander sans cesse si l’on est en train de faire un documentaire ou une fiction.

Pourquoi avoir choisi cette fin pour le film ?

Dès le début, je savais que le film devait se terminer entre les mains de la jeunesse. Ce sont eux qui hériteront d’un monde malade, qu’ils n’ont pas choisi, et ce sont eux qui descendent aujourd’hui dans la rue pour exiger des réponses face à l’inaction politique.

Je ne voulais pas conclure le film avec ma propre parole, mais laisser la leur occuper l’espace final. Les laisser crier, protester, non pas comme un geste spectaculaire, mais comme une présence impossible à ignorer.

Ce geste est renforcé par le poème que Shakila lit à la radio, écrit par le poète et militant Nnimmo Bassey : I Will Not Dance to Your Beat. Il élargit la portée de la fin et inscrit la crise climatique dans une dimension mondiale. Ce n’est pas seulement une histoire du Bangladesh, mais une blessure commune, un conflit global qui nous concerne tous.

Je voulais que ces voix continuent de résonner dans la conscience du spectateur comme une question ouverte, inconfortable, sans réponse facile.

Quels ont été les plus grands défis du tournage et comment les avez-vous surmontés ?

Les inondations et l’imprévisibilité du climat. Dans les zones rurales, la maison était parfois totalement sous l’eau, parfois plongée dans une boue épaisse. Il fallait planifier sans cesse et s’adapter.

À Dacca, les tempêtes torrentielles rendaient les déplacements très compliqués, notamment pour protéger la caméra. Tourner dans la ville la plus densément peuplée du monde était aussi très chaotique : beaucoup de gens nous suivaient, curieux de savoir ce que nous faisions.

Quel message central vouliez-vous transmettre sur l’injustice climatique et « l’apartheid climatique » ?

Le changement climatique n’est pas seulement une crise environnementale, c’est une crise de justice. Ses conséquences sont profondément inégalitaires.

Le Bangladesh est en première ligne. Ce qui s’y passe n’est pas une exception, mais un avant-goût de ce qui attend d’autres villes du monde.

Les plus pauvres sont ceux qui ont le moins contribué au problème, mais ce sont eux qui en subissent les conséquences les plus violentes. C’est cela que j’appelle l’« apartheid climatique » : un futur où les riches pourront acheter leur protection, tandis que les autres resteront exposés.

Je ne voulais pas donner une leçon, mais faire ressentir cette injustice.

Comment imaginez-vous l’avenir de Lokhi et du Bangladesh ?

Aujourd’hui, il existe une petite fenêtre d’espoir : après le film, Lokhi a pu réunir sa famille et construire une maison dans une zone plus sûre. Mais cette stabilité reste fragile.

Je l’imagine dans dix ans comme elle est déjà : forte, lucide et résiliente.

Pour le Bangladesh, l’avenir est fait de résistance et de menace. Le film ne donne pas de réponse, il pose une question : quel monde voulons-nous construire, et qui paiera le prix de notre inaction ?

Lokhi et sa famille ont-ils vu le film ? Quelle a été leur réaction ?

Oui, ils l’ont vu. Ils rient beaucoup en se reconnaissant à l’écran, commentent les détails, les gestes, les petits moments de leur quotidien.

Ils sont très heureux du résultat final et d’avoir participé au projet. Pour moi, c’était essentiel qu’ils se sentent respectés et fidèlement représentés. Leur joie montre que l’expérience a été honnête et véritablement collaborative.

https://www.youtube.com/watch?v=NTCDVoIZTs4&t=94s

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