
Christy and his brother est votre premier long-métrage. Il est manifestement très ancré dans la vie quotidienne, notamment dans un quartier populaire de Cork. D’où est venue l’idée initiale de ce film ?
Brendan Canty : Il y a environ 13 ans, je me suis rendu dans ce quartier, au nord de Cork, pour prendre des photos lors de la Bonfire Night (la nuit des feux de joie), là où se déroule la fin du film. Pendant que je prenais des photos, j’ai fini par discuter avec des jeunes, des adolescents qui buvaient autour d’un feu. Le genre de gars qu’on pourrait regarder avec méfiance, qu’on éviterait peut-être. Mais ils étaient tellement gentils. L’un d’eux m’a demandé ce que je faisais, j’ai dit que j’étais cinéaste, et il m’a répondu : « J’adorerais faire quelque chose comme ça ». J’ai été très naïf, j’ai dit : « Pourquoi n’irais-tu pas simplement à l’université ? C’est gratuit en Irlande, etc. » Il m’a regardé comme si j’avais deux têtes, comme si je n’y comprenais rien. Il m’a ensuite remercié de lui avoir parlé. J’ai été frappé par son manque de confiance en lui, et par celui de tous ces jeunes à cause de leur origine sociale.
À côté de ça, je remarquais des enfants du quartier, un peu plus jeunes, qui débordaient de confiance. Ils étaient drôles, charmants, effrontés, intelligents et industrieux, tous occupés à rassembler du bois pour le feu. Je me suis demandé : à quel moment ces enfants perdent-ils leur assurance pour finir par se sentir incapables de quoi que ce soit ? Et puis, il y avait cette idée que la communauté peut aider à guérir. En Irlande, et certainement au Royaume-Uni aussi, il existe une culture où l’on a tendance à rabaisser ses amis s’ils essaient de faire quelque chose de différent. C’est souvent sous forme de blague, mais ça vient d’une insécurité qui empêche les gens de sortir de leur zone de confort. Toutes ces thématiques se sont rejointes. Nous avons d’abord fait un court-métrage (en 2019), et en le tournant, nous avons rencontré des acteurs issus du système de protection de l’enfance, ce qui a inspiré une histoire plus vaste. Alan O’Gorman, le scénariste, a une mère qui est assistante sociale. L’histoire est donc née de sources très diverses et a grandi organiquement.
C’est incroyable car cela donne tellement de matière pour un film. Par moments, le film semble très proche du documentaire. Cette approche était-elle intentionnelle dès le départ, ou est-ce ce qui rend le film si authentique ?
Brendan Canty : Oui, je voulais vraiment que le film soit aussi authentique que possible. Il était crucial que les spectateurs croient en ces personnages et en leurs luttes. Cela passe par la mise en scène, l’utilisation de la caméra à l’épaule, mais aussi par le casting : nous avons choisi beaucoup d’acteurs non-professionnels du quartier. Nous voulions aussi que le système de protection de l’enfance soit reflété fidèlement. Nous avons fait beaucoup de recherches et d’écoute. Il était primordial que n’importe qui de Cork, ou ayant vécu en foyer, ou ayant été un frère dans une situation similaire, puisse croire à chaque instant du film. Ce style de documentaire d’observation était essentiel pour capturer cela.
À qui destiniez-vous ce film ? Par exemple, votre film va être projeté ici à Carcassonne. Comment pensez-vous que les gens d’ici, du sud de la France, réagiront ?
Brendan Canty : Je pense que c’est une histoire assez universelle. Elle résonne partout. D’après mon expérience en festival, tout le monde y réagit positivement. Pour ceux qui connaissent l’Irlande, je pense que le film peut surprendre, car ce n’est pas forcément l’image que l’on vend du pays. J’aime l’idée d’emmener les gens dans un endroit dont ils ignoraient l’existence, mais où ils peuvent se retrouver. Une réaction fréquente, c’est que les gens s’attendent à quelque chose de très déprimant ou sombre, mais ils sont surpris car nous restons du côté de l’espoir et de la lumière. C’est un message positif.
En parlant d’influences, il y a deux ans, Ken Loach était l’invité d’honneur du festival. Est-ce quelqu’un qui vous a influencé ? Car votre façon de filmer est assez proche de la sienne.
Brendan Canty : Je suis un grand fan de Ken Loach, mais je ne dirais pas qu’il m’a directement inspiré. J’ai d’ailleurs probablement regardé plus de ses films après avoir fini le mien ! Indirectement, il a certainement inspiré les cinéastes qui m’inspirent moi-même. Il est l’un des fondateurs du réalisme social. Mais là où ses films ont souvent une ligne très politique, je dirais que Christy n’est pas un film politique en soi. C’est de l’authenticité et du réalisme, mais j’aime les films qui s’autorisent à être un peu plus poétiques, cinématographiques, colorés ou musicaux.
Parlons des acteurs, ils sont absolument incroyables. Danny Power livre une performance époustouflante, surtout pour un premier rôle. Comment l’avez-vous trouvé ?
Brendan Canty : On l’avait casté pour le court-métrage en 2019. Danny, comme beaucoup d’autres acteurs du film, est rappeur. Ils viennent d’un endroit appelé « The Kabin Studio » dans le quartier, où on leur apprend le hip-hop et l’écriture. Danny a été l’un des premiers à y aller. Au départ, il ne devait pas jouer Christy, il était notre second choix. Mais quand nous lui avons confié le rôle, cela a débloqué quelque chose en lui. C’est un talent pur, un naturel. Il a une gamme de jeu et une intelligence impressionnantes. C’est vraiment l’acteur qu’on ne croise qu’une fois sur un million.
Pensez-vous qu’il continuera à faire des films ?
Brendan Canty : Je l’espère. C’est difficile pour lui car il a un jeune fils dont il a la garde exclusive, et il vit à Cork où les opportunités sont rares. C’est pour ça que je continue à faire des films là-bas ! J’espère que les gens ne vont pas l’enfermer dans un type de rôle (« typecasting »), car lui et les autres jeunes du film ont beaucoup plus de registre que ce qu’ils jouent ici.
Les personnages secondaires sont brillants et apportent beaucoup de joie et de lumière au film. Quel message vouliez-vous transmettre ?
Brendan Canty : Le thème principal, c’est la communauté. Le pouvoir qu’ont les amis ou la famille de se rassembler autour de quelqu’un pour l’aider à traverser une épreuve. C’est vraiment la force réparatrice du collectif.
Le film ne semble jamais porter de jugement sur ses personnages. Était-ce important pour vous de maintenir cette empathie ?
Brendan Canty : Énormément. C’est un film profondément empathique. Lors de l’écriture, nous nous sommes battus pour avoir de l’empathie pour chaque personnage, même les plus difficiles comme le cousin plus âgé. On voulait montrer que si les gens sont ce qu’ils sont, c’est souvent à cause de traumatismes similaires. Faire ce film m’a moi-même appris à être plus empathique. Le fait de devenir père pendant le tournage (tout comme Alan, le scénariste) a aussi renforcé ce sentiment.
Quels sont vos projets maintenant ? Quel sera votre prochain film ?
Brendan Canty : Mon prochain film traitera justement de l’expérience d’un acteur non-professionnel. J’ai casté beaucoup de jeunes et je me suis rendu compte que c’est très difficile d’être propulsé dans la machine du cinéma, de s’entendre dire qu’on est prêt pour Hollywood, puis d’en être éjecté. C’est un sujet qui me passionne. Nous développons aussi une série télévisée située dans cet univers, avec le soutien de Netflix et de la BBC.
Une question traditionnelle du festival : dans quelle mesure pensez-vous qu’un film peut changer le monde ?
Brendan Canty : Je pense que les films ont un grand pouvoir d’impact car, à une époque où le discours social est très polarisé, le cinéma permet de voir le point de vue de l’autre. Si vous restez assis avec quelqu’un pendant une heure et demie à l’écran, cela permet de débloquer l’empathie, peu importe d’où vous venez. C’est plus efficace qu’un débat politique qui est souvent agressif. Le cinéma peut transformer les gens, les rendre plus doux.
Pour prolonger la discussion, retrouvez notre interview avec Brendan Canty :
