Vous avez filmé Zhana et sa fille Elene pour la première fois il y a douze ans. Qu’avez-vous ressenti en les retrouvant, et quelle a été votre réaction en apprenant que Zhana avait décidé de devenir mère porteuse ?

Ketevan Vashagashvili : Filmer Zhana et Elene a toujours été une expérience profondément marquante pour moi. En tant que réalisatrice, on ressent déjà une grande responsabilité lorsque l’on filme l’intimité des gens, mais ici, elle était décuplée. Elles vivaient dans la rue, abandonnées par le système, les institutions et la société.

Le reportage que j’avais réalisé à l’époque les avait aidées à sortir de cette situation, mais elles ne sont jamais vraiment sorties de ma vie. Nous sommes restées en contact permanent, je savais toujours comment elles allaient et quelles décisions Zhana prenait.

Lorsque j’ai appris sa décision de devenir mère porteuse, j’ai ressenti un étrange soulagement, mêlé à une profonde colère. Elle luttait encore pour subvenir aux besoins de sa fille et éviter qu’Elene soit placée dans un orphelinat. La gestation pour autrui lui apparaissait comme une solution possible.
Mais en même temps, j’étais révoltée par l’injustice de cette « alternative ». On parle souvent de « choix » pour les mères porteuses, parce qu’elles donnent leur consentement. Mais peut-on vraiment parler de choix quand l’alternative est de rester à la rue ou de louer son corps pour survivre ?

Je l’ai prévenue des risques, mais quelle autre solution pouvais-je réellement lui offrir ? J’avais fait tout ce que je pouvais, et pourtant ce n’était pas suffisant. Au départ, j’espérais que cette expérience lui permettrait de résoudre ses problèmes de logement. Mais quand je l’ai vue piégée dans un cycle sans fin de grossesses pour autrui, j’ai compris l’ampleur de la violence structurelle.
Après avoir échoué à la convaincre d’arrêter, il ne me restait qu’une seule possibilité : filmer. Témoigner. Donner une visibilité à ce processus profondément inquiétant.

La maternité de substitution en Géorgie : un sujet encore tabou

La Géorgie est l’un des rares pays à autoriser la gestation pour autrui pour des couples hétérosexuels étrangers. Pourtant, le sujet reste tabou. D’où vient ce silence ?

Ce tabou autour de la maternité de substitution vient principalement d’un manque d’information. La société géorgienne connaît très mal la différence entre la gestation pour autrui « gestationnelle » et la maternité de substitution traditionnelle. En Géorgie, seule la gestation pour autrui gestationnelle est légale : la femme qui porte l’enfant n’a aucun lien génétique avec lui. Mais cette nuance est peu comprise. Beaucoup pensent que ces femmes « abandonnent » ou « vendent » leur propre enfant.

Cette incompréhension pousse les mères porteuses à cacher leur grossesse, ce qui les rend encore plus vulnérables, tant physiquement que psychologiquement.

Un autre facteur important est l’influence de l’Église orthodoxe, qui adopte une position très critique envers la GPA et même envers la fécondation in vitro. En Géorgie, la parole de l’Église pèse lourdement sur l’opinion publique.

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, l’industrie de la maternité de substitution s’est fortement développée en Géorgie. Des agences ukrainiennes s’y sont installées, amenant avec elles des clients étrangers et des mères porteuses venant d’Asie ou d’Afrique. Ce secteur est très peu régulé : certaines femmes n’ont pas été payées, d’autres ont été victimes de trafic, et des enfants ont été abandonnés. Cette absence de cadre légal renforce encore la stigmatisation de la GPA dans la société géorgienne.

Elene, une présence centrale dans le film

Elene est bouleversante dans le film. Quelle place occupe-t-elle dans votre démarche ?

Elene est absolument essentielle, à la fois dans le film et dans ma propre expérience. Au départ, je développais le projet surtout à partir du point de vue de Zhana, en tant que mère. Mais il manquait quelque chose. Lorsque Elene a grandi et a commencé à analyser ce qui se passait autour d’elle, tout s’est éclairé. Sa parole a permis au récit de trouver son équilibre, tant sur le plan émotionnel qu’éthique.

C’est à travers elle que le film devient véritablement une réflexion sur l’enfance, la transmission et les conséquences sociales de la précarité.

L’impact de la guerre en Ukraine sur la société géorgienne

La guerre en Ukraine est présente en filigrane dans le film. Quels effets avez-vous observés en Géorgie ?

La guerre a bouleversé la Géorgie à plusieurs niveaux. Le pays est devenu une destination pour les réfugiés ukrainiens, mais aussi pour de nombreux citoyens russes.
Cette arrivée massive a fait exploser les prix, notamment du logement, mettant une forte pression économique sur les Géorgiens.

Beaucoup d’Ukrainiens sont repartis rapidement, car la Géorgie est aussi devenue un lieu d’installation pour des Russes cherchant un refuge. Cela a ravivé des traumatismes historiques et généré un profond malaise.

Cependant, la résistance ukrainienne a aussi eu un effet inverse : elle a redonné de la force au peuple géorgien. Depuis plus d’un an, des manifestations ont lieu presque en continu. Les drapeaux ukrainiens y sont omniprésents. Leur combat nourrit le nôtre.

Le cinéma documentaire comme acte politique

Selon vous, en quoi le cinéma peut-il contribuer à changer le monde ?

Pour moi, le cinéma documentaire est un acte de témoignage et de responsabilité. Il permet de rendre visibles des histoires que l’on préfère souvent taire ou réduire à des statistiques.

Le cinéma ne donne pas de réponses toutes faites. Il crée un inconfort nécessaire.
Cet inconfort peut fissurer la normalisation de la violence, révéler l’injustice structurelle et rappeler qu’il y a, derrière chaque système, des corps, des émotions et des vies humaines.

Je n’attends pas d’un film qu’il change les lois. Mais s’il change le regard d’une seule personne, s’il suscite plus d’empathie, alors il a déjà commencé à transformer le monde, discrètement, durablement.

Pour prolonger la discussion, retrouvez notre rencontre avec Ketevan Vashagashvili :

https://youtu.be/UF_tiW5uI30