
Les personnages interprètent leur propre histoire. Comment les avez-vous découverts, dirigés et accompagnés pour obtenir une interprétation aussi authentique ? Savez-vous où ils en sont aujourd’hui ?
Roland Edzard : Trouver ces personnages et la manière de les filmer a été une longue aventure qu’il a fallu inventer. Ça a été un vrai voyage initiatique sur plusieurs années.
Ce sont d’abord des amis d’enfance de Tamanrasset, dans le grand sud algérien, qui m’ont parlé de cette ruée vers l’or dans le Sahara, car elle est peu connue ici en Europe. Mais voyant que je ne pourrais pas faire ce film côté Algérien du fait que l’orpaillage y est illégal, je me suis tourné vers le niger, où j’ai découvert que l’or emplissait le cœur des gens de fous espoirs d’une vie nouvelle, avec la possibilité de gagner le gros lot.
Pour trouver mes personnages, je savais que je devais aller directement sur les sites des mines d’or et m’y immerger. Ça a été assez compliqué car ces mines sont souvent très isolées dans le désert, souvent à plusieurs centaines de kilomètres de la ville la plus proche, ou même d’un puits. Il fallait monter une véritable expédition, cela dans un environnement avec pas mal de difficultés sécuritaires, car avec les chercheurs d’or sont arrivés aussi toutes sortes de bandits coupeurs de routes pour les détrousser.
Donc pour les premiers repérages normalement j’aurais dû avoir une escorte armée avec moi qui était obligatoire , mais je n’avais pas encore d’autorisation officielle, donc je l’ai fait de façon clandestine , habillé en Touareg la peau couverte et des lunettes de soleil pour ne pas se faire remarquer. Je suis ainsi resté plusieurs jours dans un campement d’orpailleurs avec mon fixeur et notre chauffeur.
Au premier abord j’ai découvert surtout une infinie misère et dénuement dans la vie des chercheurs d’or au milieu des pierres. Ce n’est pas ce que je voulais raconter, j’y voyais une forme d’indécence à me projeter filmer cette misère de l’extérieur. Il fallait que je puisse entrer en intimité avec mes personnages pour montrer autre chose que la misère apparente.
C’est là que j’ai rencontré Moussa et sa bande, que j’ai vu qu’il pouvait être un personnage de film. En repartant des repérages je lui ai proposé un marché, que je reviendrais dans un an quand j’aurais réussi à financer le film, et que nous travaillons ensemble pour le film, et qu’il soit payé pour le temps qu’il passerait avec moi pour le film. À partir de là, c’est comme si je l’avais choisi comme « acteur » qui jouerait sa propre vie lorsqu’il serait devant la caméra.
Je suis donc revenu un an plus tard avec une plus grosse équipe, cette fois j’avais les autorisations de tournage, une escorte armée etc… j’ai mis un certain temps à retrouver Moussa, car là- bas il n’y a pas souvent de réseau et il avait changé de téléphone. Mais je l’ai retrouvé. Nous avons filmé durant un mois, puis je suis revenu un an plus tard encore pour un mois.
Une grande confiance et une amitié se sont installées entre nous. C’était un travail qu’on faisait ensemble sur du long cours. Puis il y a eu le coup d’État au Niger un mois après la dernière session de tournage, l’ambassade Française a été fermée, et je n’ai plus pu retourner la bas, et je crois que pour eux comme pour moi, nos sessions de tournage ensemble nous manquent.. Mais nous sommes restés en contact. On s’est appelé il y a quelques jours pour se souhaiter une bonne année.
La spiritualité est omniprésente au cours du film, on voit que la religion a une place centrale dans le quotidien des chercheurs d’or. Une phrase marquante du film dit que « partout où il y a de l’or il y a des esprits ». Pour vous que signifie-t-elle ?
L’or est associé au djinns dans le monde musulman et plus particulièrement chez les orpailleurs. Ce soir-là , on avait trouvé des mines abandonnées et des tombes à proximité. C’était la tombée de la nuit, il y avait une drôle d’ambiance, moi même je me suis presque surpris à croire au djinns à ce moment là et à avoir peur d’avoir filmé quelque chose d’interdit.
Moussa dit : « tu dois retirer ta peur si tu veux trouver de l’or » « Si tu as peur de la mort, reste dans ta maison. » Ils disent aussi que « la patience est le chemin de l’or » ou « l’or sont des larmes de métal. Avec leur vie d’aventurier dans un désert hostile, les chercheurs d’or m’ont souvent ouvert à des questions philosophiques très profondes et existentielles, métaphysiques.
Il faut beaucoup de foi, de confiance en la vie, en son propre destin, pour affronter la dureté des éléments. L’espoir de l’or et d’une vie meilleure permet de rendre la misère apparente beaucoup plus lumineuse. L’or est une quête matérielle mais aussi spirituelle. Le religieux et ses différents rituels quotidiens de prière est très important pour eux, car il permet de ne pas se perdre intérieurement dans sa quête. Ils disent que sinon certains finissent par oublier qui ils sont, devenir sauvages et ne plus jamais rentrer chez eux.
Outre les humains à la recherche de l’or, les oiseaux sont la seule autre forme de vie. Dans l’inconscient collectif, ils sont vus comme l’espoir mais aussi la liberté. Dans ce désert qui semble être une prison à toit ouvert, leur présence dans le film était-elle inopinée ?
J’avais vu un orpailleur fabriquer un piège à oiseau avec une petite corbeille pendant mes premiers repérages. Je me demandais comment cela se pouvait que des oiseaux arrivaient jusque là, là où il n’y a ni eau, ni végétation donc nourriture, sur une terre aussi stérile.
Ça a été assez miraculeux quand Hussein a découvert ce nid avec ces petits œufs dans un pan de falaise qu’ils voulaient dynamiter. Et je me suis rendu compte que Hussein donnait des grains de riz et un peu d’eau aux oiseaux. Il s’en occupait comme on s’occupe d’animaux de compagnie pour embellir sa vie, par ce que la vie est précieuse, parce que la présence des oiseau apporte la vie dans le campement.
Mais s’il n’y avait pas de présence humaine à cet endroit, qui apporte l’eau et les restes de nourritures il n’y aurait pas d’oiseaux là bas.
Vous êtes né en Algérie et y avez passé une partie de votre enfance. Dans le documentaire, le désert apparaît majestueux. En quoi votre vécu a-t-il influencé votre regard sur cette nouvelle ruée vers l’or, et pensez-vous qu’elle se distingue des ruées historiques connues ailleurs dans le monde ?
Ça faisait longtemps que je cherchais un moyen de faire un film dans le Sahara du fait de l’attachement à tous mes souvenir d’enfance en campement qui ont beaucoup façonné ma manière d’appréhender le monde et l’espace avec son immensité. Quand on m’a parlé de cette ruée vers l’or, ça m’a tout de suite fasciné.
Mais le Sahara s’était beaucoup transformé depuis mon enfance. C’était devenu une sorte de mad max des temps modernes. Cette ruée vers l’or a aussi cela d’intéressant qu’elle est assez artisanale, que ce ne sont pas encore de grandes entreprises qui extraient l’or. Chacun peut y tenter sa chance, de façon assez anarchique, un peu comme l’idée qu’on se fait de la ruée vers l’or californienne de Chaplin, mélangée au désert de Mad Max.
Et pour finir la question que nous posons à tous les invités du Festival : dans quelle mesure, selon vous, le cinéma peut contribuer à changer le monde ?
Le cinéma, comme la peinture, comme l’art, nous apprend à voir. Il peut nous montrer des choses jusqu’alors invisibles qui nous permettent de s’approcher un peu plus de la vérité du monde ou de son mensonge. Il y a toujours un acte politique au cinéma, qui consiste à décider ce qu’on veut montrer et raconter, en regardant les choses d’un point de vue singulier. Quels endroits décide-t-on de montrer ? Quels gens décident de filmer ? Le prince ou le mendiant ? Finalement, ce sont les histoires qu’on raconte et les images qu’on regarde, qui forment notre mémoire collective, notre regard sur le monde et nos modèles pour agir.
Retrouvez notre discussion avec le réalisateur Roland Edzard :
