Un des premiers sentiments qui se dégage de Grand Ciel est que le film raconte un rêve de confort et d’ascension sociale (le projet immobilier) qui se transforme en cauchemar humain et technique. Comment est née l’idée de ce scénario ?

Akihiro Hata : Cette interrogation est nourrie par le travail que j’ai mené sur les deux courts métrages de fiction que j’ai réalisés avant Grand Ciel, qui tournent autour du thème du travail, et surtout de la manière dont il s’immisce dans les rapports humains et dans l’intimité des travailleurs.


Samir Guesmi et Akhiro Hata © Felice Rosa / Hans Lucas

Grand Ciel est un film qui montre de manière très réaliste le travail sur un chantier de construction. Pourquoi avoir voulu présenter ces métiers en particulier ?

Akihiro Hata : Le BTP est, en France comme dans beaucoup d’autres pays, le secteur où l’on recense le plus d’accidents du travail. Un chantier est un microcosme dans lequel se concentrent tous les enjeux sociaux et politiques, mais aussi les rapports de force. Pour moi, c’est un lieu qui reflète ce qui se passe à l’extérieur.

C’est à la fois un espace très concret et profondément symbolique. On voit les constructions grandir à toute vitesse, mais on voit rarement ceux qui les construisent, et plus rarement encore ce qui est sacrifié pour bâtir l’avenir.


Il y a une sorte de cercle vicieux dans l’ambition de Vincent : il rêve d’accéder à un appartement au sein d’un quartier qu’il est en train de construire, quitte à y perdre son âme…

Akihiro Hata : Oui, j’ai voulu raconter ce cercle vicieux, cette contradiction dans laquelle les ouvriers, et plus généralement les travailleurs, se retrouvent dans le monde d’aujourd’hui. C’est une sorte d’entonnoir dans lequel nous sommes de plus en plus poussés à entrer, à cause de la précarité, de la pression sociale, ou tout simplement pour survivre. Et une fois que nous nous retrouvons dans cet entonnoir, il est très difficile d’en sortir.

Pour moi, c’est le poison du capitalisme qui nous contamine peu à peu, sans que nous nous en rendions compte.

Dans ce contexte, la rébellion de Saïd a-t-elle un sens, et lequel ?

Akihiro Hata : Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un acte de résistance et cela a un sens. Saïd est un personnage qui a une lucidité que Vincent n’a pas, aussi parce qu’il est issu d’une génération qui croyait à la force du collectif. Avec l’accélération de l’uberisation dans tous les domaines de travail, l’enjeu de la solidarité, la cohésion ou de l’entraide à l’échelle humaine me paraissent plus que cruciaux dans le monde d’aujourd’hui. L’individualisme, la logique de chacun pour soi ne nous emmène nulle part, si ce n’est que vers la misère collective. 

Quel sens voulez-vous donner aussi à cette image du béton, archétype de la solidité, qui pourrit par la base (les sous-sols de la résidence), pour finalement se réduire en poussière ?

Akihiro Hata : Le béton est un danger réel et concret auquel les ouvriers font face quotidiennement, notamment à travers la poussière de béton. Ils la respirent chaque jour, et cette exposition peut provoquer, sur le long terme, de graves problèmes de santé, voire des cancers. Je suis parti de cette réalité pour en faire un matériau allégorique, afin de parler d’une menace qui n’est pas tangible, qui hante le chantier et s’étend même au-delà.

La « maladie du béton » que nos personnages doivent réparer est, pour moi, la maladie de notre société. La fondation est fissurée, et nous le savons. Mais nous évitons de la regarder pour continuer à avancer, à construire, toujours plus grand et toujours plus haut.


Q&A après la projection de Grand Ciel lors du Festival International du Film Politique de Carcassonne © Louïse Rabault

L’irruption très discrète d’un élément irrationnel dans l’intrigue par ailleurs plutôt classique fait naturellement penser à Murakami… quels liens avez-vous gardé avec vos origines japonaises ?

Akihiro Hata : Je pense en effet hériter d’une dimension irrationnelle dans mon rapport aux lieux, quelque chose de très ancré dans la culture japonaise. Nous acceptons très facilement, par exemple, qu’un lieu puisse avoir une âme, qu’il soit vivant, comme le chantier de construction que j’ai traité comme un lieu organique dans mon film. 

Plus généralement, Grand Ciel se situe à la croisée de deux cultures : celle du cinéma français, social et naturaliste, qui parle du monde du travail, et celle du Japon — que l’on retrouve notamment chez H. Murakami en littérature ou chez K. Kurosawa au cinéma.


Akihiro Hata, Régine Arniaud et Samir Guesmi lors de du FIFP © Louise

Et enfin, la question que nous posons à tous les invités du Festival international du film politique de Carcassonne : selon vous, en quoi le cinéma peut-il contribuer à changer le monde ?

Akihiro Hata : Mes réflexions politiques ont toujours été le premier moteur de ma création. C’est ainsi que je trouve un sens à ce que je fais. Faire des films est, pour moi, une manière de participer aux réflexions collectives, politiques et humaines, car le cinéma a le pouvoir de rendre visible l’invisible : montrer ce que l’on ne montre pas, ou ce que l’on préfère ne pas voir.

Pour prolonger la discussion, retrouvez notre rencontre avec Akihiro Hata et Samir Guesmi :