
Work To Do a été présenté en compétition officielle de la 7e édition du Festival International du Film Politique de Carcassonne en janvier 2025.
Un cinéaste coréen qui cite le travail de Ken Loach, Stéphane Brizé et Laurent Cantet comme source d’inspiration : c’est Park Hong-Jun ! Il a répondu à nos questions.Comment vous est venue l’idée de ce scénario ? On dit que vous vous êtes inspiré de votre propre expérience dans le monde du travail.
Il s’agit d’une histoire basée sur des expériences réelles. À partir de 2015, j’ai travaillé environ quatre ans et demi dans le département des ressources humaines d’un chantier naval, au cours duquel l’industrie mondiale de la construction navale a connu des temps difficiles. De nombreux chantiers navals coréens ont fermé et d’autres ont connu des difficultés importantes. Même dans les entreprises qui ont survécu, de nombreux employés ont dû partir. Dans cette situation, j’ai commencé à me demander si la restructuration de l’effectif était vraiment la meilleure solution ou s’il y avait une autre façon. Le conflit entre les travailleurs a commencé, et je me suis souvent demandé pourquoi ceux qui occupaient des postes de responsabilité pour la situation reculaient, laissant leurs collègues se heurter les uns aux autres. Voilà les préoccupations que j’avais.
Pendant cette période, à la fin de 2016, la situation politique en Corée a commencé à changer rapidement. Le président, élu par un parti conservateur, a été mis en accusation à cause de diverses accusations et la colère du public a atteint son apogée. Les citoyens sont descendus dans la rue et ont fait entendre leur voix pour rétablir la démocratie. Alors que les voix pour une société meilleure étaient de plus en plus fortes à l’extérieur de la compagnie, je commençais à me demander si je faisais bien ce qu’il fallait faire à l’intérieur de la compagnie. C’est au milieu de ces pensées que cette histoire a commencé.
Comment fonctionne le monde du travail en Corée du Sud, qui est la 13e ou 14e plus forte économie du monde ? Est-il vrai qu’il s’agit du capitalisme le plus dur de la planète ?
Les conditions de travail en Corée du Sud se sont considérablement améliorées par rapport à la période de forte croissance des années 1970 et 1980. La culture du travail de cinq jours par semaine, 40 heures par semaine, est devenue quelque peu établie, au moins dans les lieux de travail typiques, à l’exclusion des travailleurs indépendants et des travailleurs de plate-forme. Cependant, la réalité est que la Corée du Sud a encore des heures de travail plus longues par rapport à d’autres pays de l’OCDE ou à des nations ayant des niveaux de revenu similaires. Par exemple, selon les statistiques de l’OCDE à partir de 2022, la moyenne annuelle des heures de travail par personne en Corée du Sud était de 1904 heures, alors qu’elle était de 1427 heures en France.
Il existe également un système très problématique que les entreprises coréennes ont tendance à exploiter en termes de main-d’œuvre et de salaires, appelé le « Comprehensive Wage System ». Dans certains cas, le salaire mensuel se compose d’un salaire de base plus une allocation mensuelle fixe. Ce système suppose que les employés travaillent des heures supplémentaires dans une certaine mesure et inclut cette rémunération supplémentaire dans le salaire. Une telle structure salariale oblige les employés à faire des heures supplémentaires et fait en sorte que de nombreux travailleurs ne reçoivent pas une rémunération équitable pour le travail supplémentaire. En outre, je crois que les heures de travail réelles ne sont pas toujours prises en compte dans les statistiques du travail, ce qui signifie que les heures de travail réelles seront probablement encore plus longues.
En outre, la culture de travail sud-coréenne est encore fortement hiérarchisée, avec un système rigide basé sur l’âge et le rang professionnel. Bien qu’il soit courant d’avoir une certaine forme de hiérarchie dans toute organisation, la culture coréenne a un ordre particulièrement fort basé sur l’âge et le poste, ce qui rend difficile de rejeter les instructions des supérieurs. Il s’agit d’un trait culturel qui a été transmis à travers l’histoire et qui a également été influencé par la période coloniale japonaise, au cours de laquelle de nombreux aspects de la culture japonaise ont été transposés en Corée.
A-t-il été difficile de faire un film sur ce sujet dans votre pays ?
Il n’y a pas eu de difficultés du tout. Bien sûr, ce n’était pas un sujet très commercial, donc augmenter le budget de production était difficile, mais je pense que c’est un problème auquel sont confrontés beaucoup de films. Cependant, en raison de la nature du sujet, il n’y a pas eu de pression extérieure pour empêcher le film d’être réalisé ou diffusé, ni aucun élément qui m’ait rendu les choses difficiles. Si on a un problème, c’est que le public s’intéresse moins aux films avec ce genre de sujet.
Il fut un temps où il était difficile d’exprimer son opinion librement. Depuis la période coloniale japonaise jusqu’à la libération, la société coréenne a dû endurer de longues périodes de dictature. Pendant cette période, de nombreux artistes ont eu des difficultés à exprimer leurs pensées et ont subi l’oppression. Mais, grâce à une longue lutte pour la démocratie et la liberté, nous sommes aujourd’hui libres. En réfléchissant à la situation politique actuelle, ma gratitude et mon respect pour les sacrifices et les luttes de la génération précédente ont grandi.
Le scénario de ce premier long-métrage fait évidemment penser à Ken Loach. Fait-il partie de vos influences ? Et connaissez-vous le réalisateur français Stéphane Brizé, auteur du film Un autre monde, qui raconte lui aussi les tourments d’un cadre chargé de licencier des ouvriers ?
C’est vrai que j’aime beaucoup les films de Ken Loach et qu’il m’a beaucoup influencé. En révisant le scénario, « Sorry, We Missed You » est sorti en Corée et je me souviens avoir apprécié ce film. J’aime aussi les films comme « Le vent qui secoue l’orge » et « moi, Daniel Blake ». J’admire la façon dont il crée les personnages et sa méthode de représentation de son point de vue sur la société à travers le film, et j’apprécie le pouvoir que possèdent les films et la littérature ‘réalistes’.
Je n’ai pas vu le film de Stéphane Brizé dont vous avez parlé, mais je me souviens d’avoir fait des recherches sur un film intitulé « La mesure d’un homme » (La loi du marché) en travaillant sur le scénario. À un moment donné, pendant la révision du scénario, je me demandais comment mieux explorer le point de vue d’une personne mise en congé et je me souviens avoir regardé ce film à l’époque. Je me souviens aussi avoir fait référence au film de Laurent Cantet, « Ressources humaines », lors du processus de préparation du scénario.
Votre pays, la Corée du Sud, est actuellement confronté à une crise politique majeure. Quel est votre regard sur cette crise ?
Je ne peux pas contenir ma colère quand je vois la situation actuelle. Même en cet hiver froid, les manifestations pour demander la destitution et l’arrestation du président se déroulent tous les jours, et de grandes foules se rassemblent dans les places le week-end. Pendant ce temps, le président se cache dans la résidence présidentielle, caché derrière une force de sécurité privée qu’il a transformée en son armée personnelle. Il continue à inciter les groupes d’extrême droite à le protéger, et le parti au pouvoir déforme l’opinion publique avec des déclarations contradictoires pour le défendre. Donc, dès que j’ai le temps, je me joins aux protestations et ajoute ma voix à l’appel pour la destitution du président.
Ce qui m’irrite encore plus, c’est le mouvement de certains médias et de ceux qui cherchent à protéger le président pour le dépeindre comme une confrontation entre les partis au pouvoir et l’opposition, ou comme une lutte politique de gauche-droite. Il s’agit d’une question de bon sens par opposition à des absurdités, et cela concerne une situation où le pouvoir de l’État a été utilisé illégalement pour réprimer les citoyens au moyen de la loi martiale. Il est frustrant de constater que beaucoup de personnes occupant des postes élevés dans la société continuent d’appuyer cette loi martiale illégale. Je crois qu’il faut punir sévèrement le président et les forces qui l’entourent et qui ont mené cet incident.
Une chose positive est que la conscience civique en Corée se développe continuellement, ce qui peut être ressenti dans les (plazas) places ?. Des manifestations ont lieu presque tous les jours et, le week-end, des centaines de milliers de personnes se rassemblent. Cependant, les affrontements physiques avec ceux qui tentent de bloquer les manifestations sont rarement vus. Il est très froid et difficile de descendre dans la rue en cette saison, mais ces manifestations, auxquelles participent tant de citoyens. Ça à parfois l’air d’une célébration de la démocratie. Les gens sortent avec des bâtons lumineux pour leurs vedettes préférées, et lors des rallyes, de la musique K-pop joue, et tout le monde chante ensemble. Les jeunes apprennent les chansons chantées lors des manifestations passées. Les générations plus âgées semblent aussi apprendre à communiquer avec les jeunes sur ces sites de protestation.
Et pour finir la question que nous posons à tous les invités du Festival : dans quelle mesure, selon vous, le cinéma peut contribuer à changer le monde ?
Je crois qu’il n’est pas facile pour un seul film de changer le monde. Cependant, je pense que si les efforts pour changer le monde s’accumulent un par un, le monde va changer progressivement. Il y avait un film dans le cinéma coréen appelé « Next Sohee ». En Corée, il existe un système où les élèves du secondaire professionnel font des stages sur des lieux de travail et ce film met en lumière les violations des droits auxquels ces élèves sont confrontés. Le film est devenu un enjeu social, et le public a réagi, tout comme l’Assemblée nationale. Par conséquent, une loi a été adoptée pour protéger ces étudiants. Changer le monde peut parfois sembler une tâche énorme, mais si nous pouvons résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés un par un, je crois que le monde changera progressivement pour le mieux.
Je pense que c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent. Quant à savoir si c’est le devoir des artistes ou des cinéastes de soulever des questions sociales, je ne dirais pas que c’est un must (une obligation), mais je crois que l’art est une façon puissante de soulever des questions sur le monde. Je pense que l’art a une forte capacité à émouvoir les cœurs.
