
Faire dialoguer Marylise Léon et Stéphane Brizé : c’était le but de la rencontre organisée en janvier 2024 par le Festival International du Film Politique (FIFP) de Carcassonne. Cette heure et demie de débat entre la secrétaire générale de la CFDT et l’auteur de la trilogie La loi du marché, En guerre et Un autre monde, est proposée en replay sur notre chaine YouTube FilmPolitique.

Il revendique d’être un « témoin du monde », et donc, nécessairement, un témoin de ses dysfonctionnements. « Les dysfonctionnements sont partout : dans le couple, dans la famille, et parfois dans l’entreprise », affirme Stéphane Brizé, réalisateur césarisé et primé à Cannes, lorsqu’il évoque sa confrontation au monde du travail.
Le capitalisme, ce « système dingue », constitue le cœur d’une trilogie réalisée entre 2015 et 2021 : La Loi du marché, En guerre et Un autre monde. Trois films portés par Vincent Lindon, acteur fétiche du cinéaste, mais surtout unis par un même fil rouge : la manière dont le système capitaliste transforme les destins humains.
De La Loi du marché, chronique poignante d’un quinquagénaire frappé par le chômage, à En guerre, plongée dans une lutte syndicale radicalisée, jusqu’à Un autre monde, qui déplace la caméra du côté d’un cadre pris dans une restructuration violente, Stéphane Brizé explore les rapports de force au travail sans jamais céder à la caricature. Son cinéma s’attache moins aux slogans qu’aux individus pris dans un système qui les dépasse.

Face à lui, Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, revendique une approche différente, mais complémentaire. « Le cinéma est un art qui parle de la réalité. Et la réalité, ce sont aussi les travailleuses et les travailleurs invisibles », rappelle-t-elle.
Notre rôle, poursuit-elle, est de donner une voix à celles et ceux dont la société ne veut pas parler. Si leurs rapports au cinéma divergent — elle fréquente les salles depuis l’adolescence, lui affirme l’avoir découvert tardivement. Leurs préoccupations se rejoignent sur un point essentiel : ce qui est montré, et surtout ce qui ne l’est pas, lorsqu’on filme le travail.
« On voit peu les syndicalistes dans les films qui parlent du travail », constate Marylise Léon. Non par manque d’intérêt, mais parce que le quotidien syndical relève souvent d’un travail de discussion, d’écoute, de négociation, peu spectaculaire. « Ce qui n’est pas souvent montré, c’est en quoi le travail syndical, même le plus ordinaire, transforme les individus. »
C’est précisément cette transformation qu’a cherché à capter Stéphane Brizé dans En guerre, à travers le personnage du syndicaliste Laurent Amadéo. Pour écrire le film, le réalisateur s’est longuement documenté, notamment auprès de Xavier Mathieu, figure de la lutte des ouvriers de Continental en 2009. « Ce n’est pas la discussion à la machine à café qui est cinématographique, mais le moment où la crise révèle quelqu’un qui, jusque-là, ne prenait jamais la parole », explique-t-il. Sur ce point, la syndicaliste et le cinéaste convergent : le conflit agit comme un révélateur.
Le dialogue, organisé dans le cadre du Festival International du Film politique de Carcassonne, met toutefois en lumière une divergence majeure. Là où le syndicalisme assume une position de défense des salariés, le cinéma, selon Stéphane Brizé, doit explorer la réalité des deux côtés. « Je ne porte pas une histoire familiale de combat. C’est ce qui me permet de donner une parole structurée à tout le monde », affirme-t-il.
Cette exigence d’équilibre est au cœur du diptyque En guerre / Un autre monde. Dans ce dernier, le cinéaste choisit de filmer la souffrance des cadres. Une démarche née d’images marquantes — celles des cadres d’Air France agressés en 2015 — qui l’interrogent : « Que s’est-il passé avant pour en arriver là ? » Le film s’attache alors à montrer ce qui n’est jamais filmé : les discussions internes, les dilemmes, les contradictions. « J’emprunte à la réalité, mais j’ai une responsabilité. La fiction devient une réalité pour beaucoup de monde. »
Cette responsabilité du cinéma face au réel constitue un point d’accord fondamental entre Marylise Léon et Stéphane Brizé. Là où le documentaire enregistre, la fiction permet parfois, selon le réalisateur, de dire plus justement ce qu’il cherche à exprimer. « Je pense avoir mieux dit en fiction ce que j’avais à dire sur le travail. »
De Ken Loach à La Syndicaliste, des formes de représentation du conflit social aux conséquences politiques des images, cette masterclass a offert un échange dense et rare entre une responsable syndicale et un cinéaste majeur du cinéma social français. Un moment fort du Festival International du Film Politique de Carcassonne, à retrouver dans son intégralité.
Pour prolonger la discussion, retrouvez notre rencontre avec Stéphane Brizé et Marylise Léon.
