Reporter de guerre : comment filmer la guerre aujourd’hui ?

Lors de l’édition 2025 du Festival International du Film Politique de Carcassonne, le public a pu assister à une table ronde réunissant Patrick Chauvel, reporter de guerre depuis les années 1970, Hervé Bougon, responsable de la programmation longs métrages du festival War on Screen, et Matthieu Bonnery, expert en intelligence stratégique et membre du comité de sélection du festival. À travers leurs échanges, les intervenants ont mis en lumière les liens étroits entre reportage de guerre, documentaire de création et cinéma de fiction.

Le reporter de guerre, des médias d’information au cinéma

Figure centrale du récit politique et historique, le reporter de guerre irrigue le cinéma depuis ses débuts. Cette profession, intimement liée au journalisme, entretient depuis longtemps un dialogue fécond avec le septième art. Ces dernières années, plusieurs films ont mis en scène des photographes de guerre, fictifs ou réels : Lee Miller (Ellen Kuras, 2023), Civil War (Alex Garland, 2024) ou Camille (Boris Lojkine, 2019), inspiré de la vie de Camille Lepage. Côté documentaire, Riverboom (Claude Baechtold, 2023) plonge le spectateur dans l’Afghanistan en guerre.

Le mouvement inverse existe également. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des cinéastes comme George Stevens, Samuel Fuller ou John Ford ont documenté l’avancée des troupes alliées. Leurs images ont parfois servi de preuves historiques, notamment lors du procès de Nuremberg.

Pour Patrick Chauvel, le reportage de guerre est avant tout un outil pour raconter l’Histoire et témoigner du monde. Son objectif reste la quête d’une vérité, peut-être illusoire, mais toujours recherchée. De la préparation du terrain à la confrontation au danger, il décrit une pratique rigoureuse, loin d’une démarche esthétique revendiquée à la manière de James Nachtwey, auquel Christian Frei consacrait War Photographer en 2001.

© Babeth Aloy / Hans Lucas
Parler de la guerre au cinéma

Cette approche d’auteur est précisément celle que défendent Hervé Bougon et Matthieu Bonnery dans la programmation de War on Screen et du Festival du Film Politique. Le film de guerre traverse l’histoire du cinéma mondial, de toutes les époques et sur tous les continents. Des mélodrames muets de Frank Borzage aux fresques contemporaines, le cinéma a constamment interrogé les conflits passés, présents et futurs — jusqu’à la satire militaire de Starship Troopers (Paul Verhoeven, 1997).

Tout au long du XXᵉ siècle, le cinéma de guerre a accompagné la montée des totalitarismes, la propagande des années 1930-1940, puis le traumatisme du conflit vietnamien, au moment de l’émergence du Nouvel Hollywood. En France, Pierre Schoendoerffer, ancien reporter de guerre, a lui aussi mis en scène son expérience, notamment dans les anciennes colonies françaises d’Asie du Sud-Est.

Sur le terrain documentaire, des cinéastes comme Chris Marker (Le fond de l’air est rouge, 1977) ou Ken Burns ont exploré l’Histoire à travers le prisme du conflit. Lors de la prochaine édition du festival, du 15 au 19 janvier, le cinéma contemporain continuera d’interroger les guerres actuelles, notamment en Ukraine ou à Gaza.

Vers une éthique de la représentation ?

La représentation de la souffrance civile, des corps mutilés et des ravages de la guerre pose des questions éthiques majeures. De la photographie au cinéma, de la fiction au documentaire, ces débats traversent toute l’histoire des images. Jean-Luc Godard résumait cette tension dans Histoire(s) du cinéma :

« Pas de gros plan, la souffrance n’est pas une star. » Jean-Luc Godard

Peut-on tout montrer ? Et si oui, comment ? Dans son texte De l’abjection publié en 1961 dans Les Cahiers du cinéma, Jacques Rivette dénonçait déjà certaines formes de mise en scène jugées indécentes, à propos de Kapo de Gillo Pontecorvo.

Face à ces interrogations, Patrick Chauvel propose une distinction essentielle : tout peut être photographié ou filmé, mais tout ne peut pas être montré. Le choc des images, oui — mais jamais à n’importe quel prix.

Pour prolonger la discussion, retrouvez notre rencontre avec Patrick Chauvel.

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